Je me baladais tranquillement sur quelques blogs amis, à la recherche de bonnes lectures bloguiennes et d'un brin d'inspiration lorsque je suis tombé sur cette note d'Emmanuel à propos de la présence du groupe Madness a la prochaine édition de Taratata. C'est vrai, qu'elle est bien tombée cette note car aujourd'hui fut une de ces journées pénibles où l'on se dit que certains de nos clients ne nous méritent vraiment pas, non pas que nous soyons extraordinaires, mais on est toujours surpris de sonder les limites de la vanité et de la niaiserie.
Je m'égare, je m'égare. Revenons au sujet.
Ce sujet m'a projeté quelques années en arrière. Le tout premier album de Madness, One step beyond, fut une énorme claque que je me suis pris en pleine face. Il faut dire que je venais de loin. Je ne vous ai jamais raconté ?
Bien voilà. A l'âge où les enfants sages usaient leurs culottes courtes sur les bancs de l'école primaire, j'usais les miennes dans les boiseries craquantes de la maison bourgeoise qu'occupait le conservatoire national de musique de Bourg la Reine en banlieue parisienne. Ma mère ayant acquis la conviction qu'elle avait enfanté le descendant direct de Mozart, j'entamais mon apprentissage musical sous l'autorité sans partage du couple Vigneau. Lui dirigeait l'orchestre philharmonique maison qu'il sermonnait à tout bout de champ de sa voix puissante et elle faisait office de solfégeuse en chef, faisant rythmer les clés à tous les temps de la douleur morale.
Trop petit pour m'orienter vers la guitare ou le piano, je décidais d'apprendre la flûte à bec. Monsieur Paubon fut mon professeur les 8 premières années. Ce vieux monsieur à la chevelure argentée avait les faux airs d'un Jean Gabin. Il en avait la classe mais aussi le franc parler. Il m'engueulait parce que je ne travaillais pas assez, parce que je râlais de ne pas y arriver, parce je ne bossais que sous la contrainte d'une échéance proche.
Au fond de lui, je sais qu'il m'aimait beaucoup mais qu'il me prenait pour un fumiste doué mais dilettante. Il a sans doute été le professeur qui a le plus compté dans mon enfance. Il m'a appris à travailler. J'y allais tous les mercredis avec un voisin de palier, un certain Hugo Reyne (photo ci-contre), qui était de deux ans mon aîné et qui a fait depuis une carrière exceptionnelle.
Plus tard, j'ai découvert un autre professeur, Nicolas Burton-Page, un anglais pure souche ayant fait ses études musicales en Hollande avant d'enseigner au prestigieux conservatoire d'Aubervilliers et qui nous imergea, Hugo et moi, un peu plus profondément dans la pureté de l'art baroque. Au fil des années, j'approfondissais la pratique de cette musique en essayant de me rapprocher de l'esprit originel. Nous discutions des heures pour percer les mystères et comprendre les compositeurs.
Pendant plus de dix ans, j'ai vécu dans un univers musical très éloigné de mon époque. Je respirais baroque, je pensais baroque et toutes mes attentions musicales étaient portées vers ces noms aujourd'hui oubliés. Ce fut une expérience formidablement enrichissante et je rends grâce à mes parents de m'avoir aiguillé sur cette route.
Mais j'ai un jour voulu être et vivre dans mon époque. J'ai cherché des instruments, des vibrations et des sensations nouvelles. Mon atterrissage au vingtième siècle fut brutal et je suis passé de Lully à Elvis Presley en l'espace de quelques semaines. J'allais en cours de solfège avec mes premières santiags et les Vigneau me regardaient avec ce dégoût de la modernité si présent chez certains conservateurs coincés qui n'ont trouvé dans la morale chrétienne qu'un alibi odieux pour faire chier les gosses.
La sortie du disque de Madness a fini de me faire basculer de ce côté-là de l'histoire. Pour la première fois, un groupe, un disque, une danse semblait véhiculer les valeurs du rock en l'aspergeant de joie et de délire. J'étais enfin ce bouchon de champagne qui s'envole en libérant une énergie formidable. En quelques semaines, je me suis tondu les cheveux, acheté des pompes affreuses à semelles compensées... je suis même allé jusqu'à me payer un costume à carreaux puis ce petit chapeau de feutre noire garni de tissu à damier. La musique n'était plus seulement belle et savante, elle en devenait joyeuse.
Le plus drôle, c'est que je n'avais jamais remarqué jusqu'à aujourd'hui que le titre de l'album "One step beyond" pourrait se traduire en français par "une étape plus loin".
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