Je sais ce que vous allez me dire. Vous pensez que j'ai un coup de blues soudain provoqué par l'évolution récente de mon état civil. Car c'est vrai que, présenté comme ça, il y a un parfum d'ancien combattant dans le fait d'annoncer soudain que je vais passer du temps à vous raconter quelques anecdotes vécues de mon parcours professionnel.
Que Nenni !!! Depuis que j'ai 42 ans, je suis aussi heureux et alerte que quand j'avais 41 ans. C'est dire que je vais bien.
En fait, j'ai tout simplement envie d'écrire sur ces quelques moments, histoire de prouver que la vie d'un entrepreneur n'est pas qu'une enfilade de jours sérieusement cravatés, tristes et austères, et que l'être mystérieux qui prend place délicatement sur le fauteuil en cuir noir du plus grand bureau de l'étage est un personnage quasi ubuesque qui vit des jours parfois peu racontables emplis de grands moments de solitude. Et puis d'abord je ne mets jamais de cravates, mon cou est toujours nu.
Un de mes amis m'a dit dernièrement, en parlant de mon style rédactionnel, que j'étais un conteur. Alors je me suis tout bêtement demandé ce que je pouvais bien vous narrer. En quelques instants, la vie professionnelle s'est imposée avec évidence et je me suis dit que cela pourrait être intéressant, tant à écrire qu'à lire.
Alors pour débuter cette série, une toute petite, une toute courte, histoire ne pas alourdir cette note déjà bien longue. Je m'en vais vous narrer ma toute première conférence de presse. Avant de commencer, j'aimerais que les dieux des RP me pardonnent à l'avance pour ces digressions pourtant rigoureusement authentiques.
Nos premiers bureaux étaient dans le 3ème arrondissement, tout près de la place de la République, au quatrième et dernier étage d'un immeuble jouxtant le siège social du journal Libération, dans cette rue Béranger que nous occupions avec un confort iké-esque fait de planches de bois posées sur des tréteaux nacrés. Nous avions signé quelques premiers contrats dans le même secteur industriel et j'avais eu l'idée d'organiser un petit déjeuner à l'agence, histoire de faire le point sur l'actualité de trois d'entre eux.
La configuration des locaux pouvait se prêter aisément à cet exercice. Par ailleurs, cela nous permettait de ne pas dépenser un argent que nous n'avions pas pour promouvoir ces trois clients. Notre seule folie fut de réserver les prestations d'un Potel & Chabot. Un maître d'hôtel devait s'annoncer à 8h00 et officier pendant une heure entière, régalant nos hôtes de boissons chaudes et de viennoiseries moelleuses et croustillantes.
Le jour venu, j'arrive le premier vers 7h00 du matin. Je franchis quatre à quatre les marches de l'escalier qui me conduit à l'étage. Sur le palier, l'employé du traiteur est curieusement en avance. Il n'est pas revêtu de son uniforme blanc. Je me présente à lui. Il me prévient qu'un matériel imposant l'accompagne mais il me rassure. Il pense avoir largement le temps de tout "dresser".
Nous entrons dans l'agence. Je suis pétris de fierté à l'idée de faire cette première sauterie relations-publiquienne mais la nervosité est envahissante. J'ai encore plein de choses à faire : imprimer les dossiers, rassembler les chaises, organiser l'espace, répéter, me détendre. Essayer.
J'ouvre grand la porte afin que mon compagnon de buffet puisse entrer dans les lieux. Au sol, je ramasse un papier négligemment : un tract que quelque colporteur m'aura glissé sous la porte. Un souffle frais nous envahit soudain au passage de l'entrée. Il fait un froid de canard dans ces bureaux. J'allume la lumière pour contrôler le fonctionnement des radiateurs... rien ne se passe. "Mince alors, c'est mon jour de chance, un petit déjeuner de presse dans deux heures et la lumière de l'entrée qui vient de sauter". Je me dirige vers mon bureau pour tenter d'y trouver une ampoule. J'appuie sur l'interrupteur. Pas de lumière non plus.
Mais alors, ce papier que j'ai ramassé... Non, je ne peux pas le croire. Je retourne vers l'entrée où le maître d'hôtel m'attend toujours, les bras chargés de thermos et de sacs en tout genre. Il me sourit, gêné. Je fais mine de maîtriser la situation. Je fouille la poubelle de l'entrée avec une élégance rare... EDF.
Je vous invite à imaginer la scène. Il est 7h15 du matin en plein hiver, il fait à peu près 9 degrés à l'intérieur des bureaux, j'organise ma toute première réunion de presse, un maître d'hôtel stoïque contemple ma détresse avec un sourire faussement compassionnel qui cherche à dissimuler un "putain, mais qu'est-ce que je fous là" et j'ai dans les mains un avis de coupure de courant pour motif de non paiement de factures.
Je ressens des gouttes de sueur perler sur mon crane avant geler pour former une forêt de stalactites sur un front pas encore dégarni. Et soudain, la lueur d'espoir, l'idée, avec un grand L (ou avec un grand I si vous préférez). L'image de mes voisins du dessous m'éclabousse : un atelier clandestin de confection tenu par des turcs bien sous tout rapport. S'ils ne refermaient pas promptement leur porte après l'avoir franchie, nous aurions pu socialiser et se faire des bouffes entre locataires. Bon, c'est vrai que je ne suis pas très doué en turc et que la barrière de la langue doit y être aussi pour beaucoup. Quoiqu'il en soit, je ressens soudain l'avantage du voisinnage avec cet atelier : leur absence totale d'horaire. Ils doivent être là.
Je descends quatre à quatre les marches qui me séparent du troisième étage d'où vrombissent déjà quelques Singer alignées, je frappe comme un sourd, puis un ottoman de la plus belle espèce, moustachu à souhait, me fait l'honneur d'ouvrir. Après quelques mots rassurants visant à lui prouver que je ne suis ni de l'inspection du travail ni de l'URSSAF, je tente de raconter : courant capoute, moi pas payer.. vous aider moi, s'il vous plait.
No problem, me dit-il dans un turc parfait... puis il ferme la porte, me laissant là, comme ça, sur le palier. Je crains le pire, mais avant que mes doutes ne s'installent, la porte s'ouvre à nouveau et mon délicieux voisin réapparaît et me tend trois rallonges électriques d'une bonne dizaine de mètres chacune. Avec un sourire qui frise l'extase, il m'indique que je n'ai qu'à passer les rallonges par la fenêtre de l'extérieur, d'y brancher tout ce que je veux de mon côté et que lui se chargera de les raccorder aux prises de son installation... Je le remercie de toutes mes dents, et avant que je ne succombe à mon premier instinct qui me commande de le serrer très fort dans mes bras, il sourit et rajoute : No problem... Moi pas payer non plus.
Je suis remonté à fond la caisse et sous les yeux totalement incrédules de mon maître d'hôtel, les bras toujours garnis de ses thermos, j'ai branché radiateurs, lampadaires, ordinateurs, machines à café. J'ai balancé toutes les rallonges par la fenêtre que mon nouvel ami s'est empressé de brancher. Tout s'est éclairé, réchauffé et j'ai pu tenir, comme si de rien n'était, ma toute première conférence de presse.
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